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Le crépuscule de la France d’en haut

L’essai de Christophe Guilluy, géographe souvent polémique, auteur de « La France périphérique », Flammarion 2014, a fait événement (Christophe Guilluy « Le crépuscule de la France d’en haut », Flammarion 2016).

Sa thèse est que notre société est largement dominée et gouvernée par les 1% qui détiennent l’essentiel du pouvoir et de la richesse. Ils ont gagné idéologiquement par les vertus de la mondialisation et du multiculturalisme, cautionnées par tous ceux qui, sans être riches, sont les bénéficiaires de la mondialisation et de ceux qui en sont protégés. Cette domination a un prix sévère, le sacrifice des perdants de la mondialisation ; c’est cette « France périphérique » qui demeure pourtant majoritaire et qui n’a pas encore de représentation politique. On songe au dernier livre du politologue de l’IPSOS, Brice Teinturier, « Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie », Robert Laffont 2017. En tout cas, à l’approche de présidentielles incertaines, il offre un intéressant cadre de lecture du vote Le Pen. 

Dans un article de Libération, débats, du 29 septembre 2016, on lit ceci : « Le Crépuscule de la France d’en haut relève d’une méthode éprouvée : une obsession théorique (le bobo et son revers social, le peuple oublié), des formules chocs (« les classes moyennes ont disparu »), une bonne dose d’idéologie habillée d’un vernis théorique. Le livre de Guilluy applique à la lettre ce dosage. Avec encore plus de virulence. D’entrée de jeu, Christophe Guilluy offre en sacrifice à son lecteur celui qu’Eric Naulleau, [journaliste, dans un article critique « Les bobos à la lanterne ? Calmons-nous » dans Libération du même jour] appelle le « parfait salaud » : le bobo. La suite de l’ouvrage est un renversement théorique de cette « France périphérique » qui fait le succès de l’auteur depuis plus de quinze ans ».

Au-delà de la polémique, dont il fallait avertir, que nous dit Christophe Guilluy ?

La thèse nous saute aux yeux dès la préface : « Au son de la fanfare républicaine, la France a adopté toutes les normes économiques et sociétales de la mondialisation (…). La France est devenue une société inégalitaire et multiculturelle » (préface, p. 4). Les « nouvelles citadelles », titre du chapitre 1, sont là : « contrairement à la bourgeoisie d’hier, les nouvelles classes dominantes et supérieures ont compris que la domination économique et culturelle serait d’autant plus efficace qu’elle s’exercerait au nom du bien et de l’ouverture » (Chap. 1, p. 1). Les Rougon-Macquart, qui personnalisaient la bourgeoisie dure du XIXème siècle, se sont transformés en hipsters (le terme, qui désignait en 1940 les amateurs de jazz, s’est depuis recyclé pour désigner un individu non conformiste n'ayant pas adopté certaines habitudes consuméristes et socio-culturelles). La domination culturelle est aujourd’hui la clé du système de domination économique.

En quoi la France serait-elle devenue une société américaine comme les autres ? « L’économie mondialisée, qui repose sur une division internationale du travail, mais aussi sur la mécanisation et la robotisation, n’a plus besoin des classes populaires occidentales (trop chères, trop protégées), mais d’ouvriers en Chine, en Inde ou en Afrique et de cadres (bien rémunérés) et d’immigrés (sous-payés) aux Etats-Unis et en Europe. L’adaptation des sociétés européennes et américaines aux normes de l’économie-monde passe donc par la mise en œuvre du plus grand plan social de l’histoire, celui des classes populaires » (Chap 2, p. 2). Alors qu’émerge une société inégalitaire, la résistance républicaine apparaît de plus en plus comme un théâtre animé par de mauvais comédiens, les partis politiques français ayant intégré le marketing communautaire dans leurs stratégies.

La société repose ainsi sur plusieurs falsifications du discours : la première est de présenter la crise et le chômage comme un processus global qui frapperait indistinctement toutes les catégories sociales. Or, le chômage concerne massivement d’abord les classes populaires. La seconde est de présenter une société en réseaux, où la distance importerait peu. Or, l’inégalité territoriale est le modèle d’avenir. La mondialisation a profité aux grandes agglomérations où se concentrent l’emploi, l’éducation, la culture, alors que pour des raisons dues à l’endettement de l’Etat, l’emploi public commence à quitter les autres territoires,   délaissés. Les populations y vivant n’ont que marginalement la possibilité de trouver un travail près de chez elles et de vivre dans ces métropoles devenues trop chères. L’emploi est aujourd’hui presque entièrement concentré dans les grandes agglomérations (au-delà de 200.000 habitants en France). A tel point que tout se passe comme si on avait déjà acté qu’en milieu populaire, désormais la figure du « travailleur » laissait place à celle de « l’assisté ». C’est pourquoi la question du « revenu universel » refait surface (chap. 2, p. 19).

Si le constat est désolant, les populations sacrifiées n’ont pas de représentation politique. Ces représentations sont encore sous contrôle (chap. 3). « La classe moyenne majoritaire, héritée des Trente Glorieuses, intégrée socialement et politiquement, celle qui s’inscrit dans une dynamique d’ascension sociale notamment pour ses enfants, aurait donc disparu. Elle survit pourtant dans les discours et domine encore les représentations sociologiques » (chap. 3, p. 2). Outre l’inertie des représentations, le sentiment d’appartenance aux classes moyennes ne serait plus lié à un niveau de vie, mais à la volonté de se démarquer d’une autre France, celle des banlieues.  Ainsi, les classes supérieures deviendraient des classes moyennes comme les autres… Tous moyens… Au-dessus le riche, en dessous l’immigré et au milieu, la classe moyenne… Il s’agit encore d’une falsification : le populaire se résumerait aux minorités. On « brouille les rapports de classe en les ethnicisant » (chap. 3, p. 8).

Loin du mythe, on assiste à un creusement des inégalités entre les catégories supérieures qui s’enrichissent et une France populaire qui s’effondre. Il existe une représentation qui permet de montrer le phénomène tel qu’il est : c’est de décrire la France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales où vit la majorité des classes populaires et donc de la population (60%). On y trouve les perdants de la mondialisation et ils y sont majoritaires. Il y a deux écueils dans les discours statistiques actuels : ne pas confondre France rurale et France périphérique et ne pas confondre populaire et pauvre. La France périphérique comprend nombre de petites villes et les classes populaires ne sont pas encore pauvres, même si elles sont sur une trajectoire descendante. L’auteur entretient ainsi une polémique de géographe avec l’INSEE sur les catégories officielles qui minimiseraient le phénomène ; ainsi un habitant de Châteaudun est-il considéré comme un urbain parce qu’on va l’associer à l’agglomération parisienne (135 km), et que les seuls pauvres sont bien en-dessous du revenu moyen des classes populaires (chap. 3, p. 13). Il cite à cet égard Eurostat qui évalue le taux d’urbanisation en France à 41,7 %, très loin des 80 % officiels de l’INSEE.

Ce refus de voir la France périphérique est, selon l’auteur, bien commode. En ne voyant que le déclin d’une petite France rurale, on évoque la France de Pétain, vieillissante et passéiste. Décrire l’insécurité sociale et culturelle de l’ensemble des classes populaires, c’est faire du populisme. « L’antiracisme de salon » viserait ainsi moins à protéger les minorités face à un fascisme qui ne viendra pas, que défendre les intérêts de la classe dominante qui préfère concentrer le regard sur l’immigré, le musulman ou « les minorités ».

Une autre caractéristique de la France périphérique est sa sédentarité, parfois volontaire, souvent involontaire par exclusion dans l’accès au logement ou à l’emploi dans ces zones dynamiques des agglomérations. La sédentarité est vraie également hors de France. La norme dominante est pourtant celle d’un monde mobile, d’un monde qui serait ouvert à tous. Or le monde nomade est un mythe en contradiction avec les réalités des classes populaires. L’historien Fernand Braudel remarquait déjà que sur les aéroports, les voyageurs transportés ne représentaient qu’une infime partie de la population, uniquement sa bourgeoisie. Les réalités de la Nouvelle-Calédonie ne le démentiront pas. Il suffit d’aller une fois au tribunal correctionnel pour voir ceux qui, nombreux, n’ont jamais quitté de pays ! La carte de la sédentarisation recouvre celle de la France périphérique avec un enracinement « quartier » ou « territoire ». Elle aboutit à une panne de la mobilité sociale (chap. 4, p.25).

Puisque la République (et ses soutiens traditionnels, partis, intellectuels et presse) refuse de voir la France périphérique, comment la réalité va-t-elle la rattraper ? C’est l’objet du chapitre 4 sur le grand « marronnage » des classes populaires. Le mot vient des Neg’marrons, les esclaves qui quittaient les plantations pour ne plus y revenir ! Les Français s’affranchissent ainsi de leurs appartenances politiques et culturelles traditionnelles au rythme de leur sortie de la classe moyenne. Les chiffres sont terrifiants. 63% des employés, 51% des ouvriers et 67% des chômeurs s’abstiennent et ceux qui votent encore le font majoritairement pour le Front national. Le mouvement s’est étendu aux paysans. Les minorités, longtemps acquises à la gauche, ne le sont plus. « Ne croyant ni à la mondialisation pour tous, ni encore moins à l’ascension sociale pour tous, les classes populaires se recentrent sur l’essentiel, un capital social et culturel protecteur » (chap. 3. p. 27). Ce « souverainisme d’en bas » se heurte brutalement à l’idéologie de la mixité. Le souverainisme est vu comme protecteur par ceux qui subissent la mondialisation et partagent la mixité. Ceux qui prônent au contraire la mixité pratiquent en réalité un séparatisme social : ils vivent dans des villes où les prix du m2 ont fait déguerpir les classes populaires, ils ne côtoient pas l’immigré et ils bénéficient de l’entre-soi de l’école, au travail et aux loisirs.

On le voit, toutes les clés qui permettent de comprendre l’ascension des populismes et, particulièrement en France le vote FN, sont là. Mais l’auteur n’en déduit pas que c’est ainsi que la France périphérique, perdante de la mondialisation, s’incarnera. « De toute évidence, l’idée selon laquelle le peuple n’existe plus relève beaucoup plus de la pensée magique de ceux qui ont personnellement tout à craindre de son réveil politique que de l’analyse objective du monde réel ». L’auteur pense au contraire que cette population sédentaire, fragilisée socialement, et en voie de reproduction sociale, peut contribuer à l’émergence d’une contre-société spontanément tournée vers un développement local. Cette société des circuits courts et des nouvelles ruralités, pourrait être plus solidaire. Puisse-t-il sur ce point avoir raison !

Mathias Chauchat, professeur de droit public à l’Université de la Nouvelle-Calédonie

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