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Vive l’exception française !

Vive l’exception française !, cet essai de Gaëtan Gorce, sénateur socialiste de la Nièvre, publié en novembre 2016 aux Editions Lignes de repère, est roboratif et servi par une plume fluide ; il se lit d’un trait. « Né d’indignation et d’enthousiasme mêlés » (p. 13), il est en phase avec les interrogations sociales de la France à l’approche de la présidentielle.

 

Ce livre est d’abord un constat : « il n’y a pas de mystère français » (p. 21)

La France, qu’on dit immobile et irréformable, a beaucoup changé en « un demi-siècle de révolutions silencieuses » (p. 25). Mais son cœur de modèle resterait simple à saisir : faire des études, devenir propriétaire, être satisfait de son travail, vivre en bonne santé et « disposer d’une qualité de vie et de liberté, faite d’hédonisme et de civilité » (p. 40). On y retrouve toutes les couches sédimentaires laissées par la République, l’école de la IIIème, la Libération, les Trente glorieuses...  Une sorte de « douce France » (p. 41). Ce modèle va pourtant mal. L’école, loin de réduire les inégalités, les conforte (p. 44), l’emploi stable a vécu, le travail gratifiant est menacé, la propriété est une charge écrasante, « la solidarité est devenue une exigence individualiste » (p. 51), la société apaisée ne l’est plus. Notre modèle a vécu : « fondé à l’origine sur l’universel, il ne tient plus que par le catégoriel » (p. 59) : niches fiscales, niches sociales, régimes spéciaux, etc. Son coût augmente, alors que son rendement diminue…

« En déficit d’avenir, la France se tourne vers son passé et y voit ressurgir les vieux démons, ces mémoires dangereuses » (p. 66). Et l’idée d’une classe dirigeante homogène, une caste, est réapparue récemment avec les travaux de Pierre Birnbaum, après avoir été contestée. Raymond Aron soulignait la compétition qu’introduisaient entre ces élites la loi du marché comme l’élection (p. 72). Cette caste dirigeante réunit « membres du gouvernement ou leaders des grands partis, banquiers, courtiers, patrons de presse, fondateurs de géants du numérique, acteurs, réalisateurs ou publicitaires, sportifs ou intellectuels ultra-médiatisés » ; ils tirent « leur pouvoir de leur capacité à disposer de l’information, à la diffuser, la manipuler ou la vendre » (p. 74). « Leur parler de Nation relève d’ailleurs de l’injure ou de l’archaïsme » (p. 75).

La politique française qu’on pense insaisissable est faite d’un jeu de 4 familles : la famille identitaire-sociale qui est le danger de 2017, la famille conservatrice-libérale, la famille libérale-libertaire (« qui est au pouvoir », p. 117) et la famille gauche de gauche, pleine de contradictions et dont le Front national semble avoir préempté une grande partie des thèmes. L’axe du clivage droite-gauche n’est plus totalement pertinent et certains thèmes ne sont plus discriminants, c’est-à-dire identifiants. Le niveau de diplôme fait ainsi évoluer les choix d’une famille à l’autre… (p. 120).

2017, L’exception française n’est pas le problème, mais la solution (p. 131)

Il faudrait sortir de la confusion et bâtir de nouvelles alliances. « La critique du système est aujourd’hui partagée par des catégories de la population que leur histoire a toujours éloignées de la gauche : commerçants, artisans, petits entrepreneurs, mais aussi courants spirituels attachés aux valeurs humanistes » (p. 127).

« Le consensus implicite qu’impose la caste dirigeante dicte au pays d’autres priorités et questionnements que ceux dont il aimerait débattre » (p. 89). Quels seraient ces débats ? D’abord la politique économique qui opposerait Keynes à Malthus, la politique de l’offre à celle de la demande. Et en filigrane, l’Europe « qu’on devrait ramener à ses objectifs initiaux, un espace de solidarité et de croissance, ce qui dans une Union d’Etats ne peut être que le fait de ceux-ci et des plus déterminés » (p. 104). Il faut dire « Adieu au grand soir fédéral » (p. 138). Il faudrait « reprendre notre liberté budgétaire » pour préparer le futur (p. 146).

Il faut ensuite « dénouer le nœud fiscal et social » (p. 154), en redonnant sa valeur au travail. On nous promet « d’un côté des emplois hyper-qualifiés, traduisant la maîtrise de compétences approfondies, de l’autre des employés mal payés apportant aux premiers les services dont ils auraient besoin. Et entre les deux (presque) rien ! » (p. 155). Or la France est le pays qui subventionne comme aucun autre les emplois non qualifiés ! La fameuse trappe à pauvreté. Il faudrait arrêter les dispositifs d’exonération de charges et briser les logiques d’assistanat en revenant au principe d’universalité des droits (p. 159), répondre à l’urgence industrielle, revoir le pacte entre générations et même… « rétablir un service national obligatoire » (p. 172).

Au-delà, il faut rebâtir l’Etat « intelligent et fort » (p. 175) et réconcilier la Nation avec elle-même par son école et l’enseignement de son histoire (p. 202). On ne peut plus laisser les partenaires sociaux « faire le choix de l’immobilisme » (p. 177). Il faut moderniser ses ressources et retrouver l’esprit de service public. Vaste programme. « A l’opposé de ce que proclame Ivan, l’un des frères Karamazov, ce n’est pas parce que Dieu n’existe pas que tout est permis. Au contraire, cette absence confère à notre société une responsabilité supplémentaire qui est d’inventer elle-même ses lois » (p. 207). C’est à une sorte de retour à la souveraineté dont rêve l’auteur.

L’ouvrage a des tons justes, mais il ne surmonte pas totalement les contradictions de la gauche de gauche dont fait partie l’auteur, engagé dans la Primaire de la Gauche aux côtés d’Arnaud Montebourg. On y trouve aussi la nostalgie du passé français et d’une France rurale dont l’auteur est un élu. Prôner la parenthèse d’Europe risque surtout d’accentuer sa dispersion, laquelle ne profitera pas nécessairement à la France. Comment retrouver notre liberté budgétaire, si on ne veut pas supprimer l’Euro ? Il est inconcevable qu’un Etat s’endette nationalement sans limite dans une monnaie commune. Qui voudra sinon de la dette de la France ? Comment redevenir compétitif industriellement sans fermer les frontières ? Les portes qu’il ouvre risquent d’être enfoncées par la famille identitaire-sociale qui correspond mieux à l’esprit du temps et à celui de cette présidentielle menaçante. Au contraire, sans doute faudrait-il expliquer au peuple français les contraintes dont il ne veut pas, mais qui sont bien réelles ; on ne peut dépenser plus que ce que l’on gagne, surtout dans une monnaie partagée. Il faudra choisir entre les droits collectifs et individuels sans cesse augmentés et les prélèvements sociaux qui les accompagnent (même insuffisamment !) et la compétitivité globale de notre économie. Sans doute cela est-il possible si on veut résolument rendre la société française plus juste, en taxant la fortune et l’héritage plutôt que le travail, en supprimant les niches fiscales et sociales héritées d’un autre temps, en luttant contre les fraudes. C’est surtout comme cela qu’on garantira l’égalité des chances. Il faut aussi casser la logique de caste en interdisant la consanguinité. Pour exercer un mandat public national, qu’on démissionne d’abord de la fonction publique. Qu’on augmente singulièrement les protections contre les conflits d’intérêts et le pantouflage. On note des convergences de pensée sur ces sujets (p. 82 à 85). Toutes ces solutions sont complexes, comme l’est la société mondialisée et elles requièrent une force d’explication dont ne s’embarrassera guère le populisme de la famille identitaire-sociale, adepte du Faut qu’on & Y’a qu’à. La France est sans doute proche du moment où la facture de sa pusillanimité et de ses lâchetés passées va arriver.

Mathias Chauchat, professeur de droit public à l’université de la Nouvelle-Calédonie. 

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