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« Le fantôme de l’Elysée » ou les symptômes de l’effondrement

La fable (février 2015) de Philippe Dessertine, professeur en sciences de gestion à Paris 1 Panthéon Sorbonne, membre du haut Conseil des finances publiques, se lit d’une traite. Le Baron Necker, l’ancien ministre des finances de Louis XVI avant la Révolution française, est dans le bureau du président. Il prétend le conseiller dans son action. Le livre est ici :

http://www.albin-michel.fr/Le-Fantome-de-l-Elysee-EAN=9782226256928

Dessertine

Il s’ensuit un dialogue, épuré, débarrassé du vocabulaire technique qui obscurcit la simplicité de la situation, sur la comparaison de la France prérévolutionnaire de la France d’aujourd’hui.

Necker avait été appelé par sa Majesté Le Roi en 1776, puis renvoyé en 1781. Il a été rappelé en 1788 et de nouveau renvoyé le 11 juillet 1789 (p. 38). Il quitte la France en septembre 1790 et meurt en 1804 peu avant le sacre de l’Empereur.

Son premier constat est que, à de rares exceptions près, « les troubles sociaux proviennent d’abord des embarras se produisant dans la création de richesse. Le siècle de Sa majesté Louis le Quatorzième, s’il en reste des trésors architecturaux, intellectuels, un prestige inégalé, a aussi légué un endettement dépassant l’entendement, un déséquilibre des finances publiques qui ne fut jamais résorbé » (p 48). « Les dépenses, le train de vie des régions, des villes, des paroisses, du pays tout entier étaient remarquables, mais évidemment trop élevés, comparés à la production de richesse » (p. 49). Necker rappelle alors la première des priorités d’un grand pays : l’équilibre des finances publiques. « Je le sais d’expérience, on préfère le cliquetis des armes, le lustre des victoires »… (p. 57). Hollande le contredit. La réduction de la dépense n’est pas la seule solution. Elle n’est pas une finalité. Il faut aussi accroître la richesse ! « La grande affaire du souverain est de réunir les conditions de la prospérité. Et le pire des handicaps est d’en casser les ressorts par les gaspillages de l’Etat » (p. 90). L’impôt devient trop lourd et il handicape la production.

Hollande lui rétorque que l’emprunt n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui, du fait des taux d’intérêts. « Vos Trésors (les banques centrales) achètent la dette de leurs propres Etats sans avoir accumulé de richesses auparavant ? Mais vous allez droit à la banqueroute. Le Royaume a connu pareille déviance, un certain écossais, John Law, avait occupé mes fonctions auprès du Régent (…). Nous disions qu’il avait imprimé de l’argent. Le résultat est facile à imaginer. Vous aurez une plus grande banqueroute »… « Si vous m’en croyez, hâtez-vous plus encore aux réformes nécessaires, si la prospérité de votre temps s’appuie sur pareille folie » (p. 68).

Regardons les chronologies comparées d’hier et d’aujourd’hui.

Necker est appelé en 1776. Il travaille à la réduction du déficit, c’est-à-dire à la baisse de la dépense publique. « S’attaquer à l’Etat revient à lever la main sur l’ensemble de ses serviteurs, des plus grands aux plus petits. Et leur résistance est farouche. Nous nous y sommes heurtés, les uns après les autres… » (p. 83). « Les privilèges, les pensions, les rentes inscrites dans la tradition et acceptées par tous sont les marques d’une fossilisation de la société » (p. 85). Il faut « supprimer les exceptions, les dérogations de toutes sortes. Le service de l’Etat ne se monnaye pas (…). Il ne faut laisser aucun statut à l’écart des bouleversements » (p. 86). « Il faut réduire de concert tous les budgets à la fois ou aucun. La diminution de la dépense est toujours pour le voisin, pour les autres. Soyez radical, sinon les réformes obligées que vous aurez manquées auront raison de vous » (p. 93).

Les réformes engagées à l’époque ont échoué : « obstructions dans les parlements, débats interminables, influences de toutes parts exercées par les Princes, les hommes de Dieu, la Reine, les grands capitaines… » (p. 87). S’adressant à Hollande, il lui dit froidement : « Monseigneur, par vos esquives, ne seriez-vous point le premier et le plus grand responsable de l’immobilisme ? ». (p. 88).

Necker fut remercié.

Le Roi appela Monsieur de Calonne. Celui-ci entrepris de réveiller l’activité économique. « On choisit de lancer des chantiers un peu partout dans le Royaume pour stimuler l’activité. On creusa des canaux, on rénova les ports, on ouvrit la grande route du bois dans la Meuse. Et on poussa l’Etat à investir dans l’industrie » (p. 118). « Ce margoulin vida toutes les caisses, épuisa les fonds d’emprunt qu’il avait levés. La musique, l’opéra eurent droit à tous les crédits » (p. 120). « Monsieur de Calonne n’hésita pas. Il créa de la monnaie, de la fausse monnaie si vous voulez mon opinion, parce qu’il craignait le manque de liquidités. Il évita de la sorte un effondrement du cours des titres. Le fait est que les valeurs de la nouvelle Compagnie des Indes montèrent sans discontinuer. Il n’est pas difficile de rendre les financiers euphoriques. On fit de jolis profits quelques mois avant les premiers événements sanglants de 1789 » (p. 131-132). Quand Calonne eut épuisé tous les subterfuges, on rappela Necker. L’échec de Calonne fut le triomphe de Necker, mais « un triomphe au goût de cendres » (p. 116).

Necker propose une ultime solution au Roi. Il faut voter « une contribution unique, très lourde, universelle permettant de ramener en une fois la dette à un niveau soutenable » (p. 142). Une taxe sur les patrimoines. L’Assemblée nouvelle « représentait plus les rentiers que le vrai peuple. Ils manquèrent de tomber en syncope quand j’en émis l’idée. Cet horrible Mirabeau fut de ceux qui refusèrent ma mesure, la seule permettant encore de sauver la nation. Comme de juste, ils préférèrent la fuite au courage (…). Ils décidèrent d’imprimer de la monnaie, de créer des assignats, bref de préparer la ruine, ou plutôt de la parachever » (p. 142-143).

Necker quitte définitivement la scène publique.

La France et l’Union européenne en sont exactement là. Cette même nuit, la directrice du FMI appelle le président. « Nous travaillons sur un double krach. Celui des obligations, ensuite celui des marchés actions. A la limite, la question du financement des Etats serait secondaire, étant donné les effets dominos qui peuvent être anticipés ». « Ce que vous me décrivez serait presque un début d’apocalypse ? ». « Ici aux Etats-Unis, ils préfèrent une autre image biblique, guère plus rassurante, je vous l’accorde ». « Laquelle ? » « L’ultime combat du bien contre le mal. Armageddon » (p. 124).

Mathias Chauchat, professeur de droit public à l’Université de la Nouvelle-Calédonie

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