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L’échéance de François de Closets

« L’échéance », de François de Closets avec Irène Inchauspé et sous-titré « Français, vous n’avez encore rien vu… » (Fayard, 2011, 20,90 €), est un livre qui s’inscrit dans une des longue séries de l’auteur de prophéties dans le désert sur notre modèle de société (Toujours plus ! 1982, Tant et plus : comment se gaspille votre argent 1992, Le compte à rebours 1998, Plus encore ! 2006). L’échéance est celle de faire face très bientôt à nos dettes. C’est un livre de constats, fait de bonnes formules, et, malgré tout, d’une certaine dispersion.

 

La « drôle de crise »

 

Sans doute les livres d’histoire évoqueront-ils les années 2007-2010 comme « la drôle de crise », par analogie avec la « drôle de guerre ». Les Français s’offrent ainsi un des épisodes surréalistes pendant lesquels ils regardent s’abattre sur leurs voisins un malheur dont ils se croient protégés. Hormis le million de chômeurs supplémentaires, le niveau de vie a été maintenu, l’Etat providence assure toujours les prestations, aucun droit social n’a été remis en cause. Nous voilà protégés de la déferlante mondiale par notre « amortisseur social », dont tout le monde vante les mérites en oubliant son défaut, unique mais mortel : il se finance à crédit (p. 15). Ce sont donc les marchés financiers qui sonneront la charge. Arbitres des échéances, ils sont désormais maîtres de notre sort. Nos démagogues les vouent aux gémonies, oubliant que ce sont toujours les emprunteurs qui arment les créanciers. Ce cauchemar de la dette dans laquelle nous allons entrer n’a pas seulement été occulté par la classe politique, il a été purement et simplement nié par de nombreux économistes. Combien de fois, avons-nous entendu, y compris dans notre université, qu’on confondait tout, que l’endettement des Etats n’avait rien à voir avec celui des ménages, que ces dettes ne seront jamais payées et que la dette sera monétarisée !? (p. 35)

L’heure des comptes

La cause est entendue : l’austérité imposée par la finance internationale déclenche la colère populaire. Mais la colère populaire, qui a toujours fait reculer nos gouvernements devant les réformes nécessaires, provoque au contraire le durcissement des marchés financiers (p. 32). Dès 2006, l’auteur écrivait dans « Plus encore ! », que la France suivait la route de l’Argentine. « Six ans plus tard, en l’absence de tout plan B crédible, je redoute plus que jamais les excès de notre tempérament national et la fuite dans la politique du pire » (p. 33). Le premier président de la Cour des Comptes, Philippe Séguin, nous avait présenté la facture dès 2009 : la France doit trouver 70 milliards d’Euros pour ne pas connaître le sort de ses voisins surendettés. Ces 70 milliards ne nous seront pas donnés par la croissance, ils ne peuvent venir que d’économies… (p. 41). C’est qu’en effet, le budget de fonctionnement de la France est à ce point sinistré qu’on ne paie les fonctionnaires que 9 mois par an. Le dernier trimestre passe en déficit. Nous sommes donc administrés largement au-dessus de nos moyens, comme des normes internationales d’ailleurs (p. 46). Notre système social est le plus cher du monde. Et nous sommes loin de le payer. 150 milliards d’Euros de dettes accumulées en 20 ans et 30 milliards de déficit annoncés… « Rien de plus facile que d’arrêter de fumer », disait Sacha Guitry, « je l’ai fait moi-même une centaine de fois ». Il en va de même pour le trou de la sécurité sociale (p. 54). On bricole depuis 30 ans ; c’est en fait toute notre protection sociale qu’il faudrait refonder en l’appuyant sur la totalité des revenus, en prélevant plus sur les riches, en distribuant moins à la classe moyenne, en aidant davantage les plus vulnérables… Aujourd’hui, l’Etat est dépassé par la providence.

Prélever mieux

A 43 % du PIB, la pompe à finances est lancée à plein régime. Elle peut prélever un peu plus, mais certainement pas apporter les 70 milliards manquants pour boucler le plan B (p. 67). La France était à 44,3 % du PIB en 1999 ; à législation constante, elle aurait du monter à 45,3 % en 2008. Pourtant, elle s’est retrouvée à 42,5 %. Cette baisse ne doit rien à une diminution des dépenses, mais correspond uniquement à celle des prélèvements. Pour les économistes libéraux, l’alourdissement de l’impôt, notamment sur les classes aisées, démobilise les plus dynamiques et, au total, freine la croissance. Cet argumentaire tient lorsqu’il se réfère aux entrepreneurs ou, à tout le moins, aux entreprenants. Mais la nouvelle élite financière n’est plus dans l’économie réelle. Quant aux Français fortunés, est-il assuré qu’ils aient une mentalité d’entrepreneurs et  non pas de rentiers ? (p. 80). L’Etat s’est ainsi privé de 60 milliards de recettes par an avec les baisses d’impôts et les créations de niches fiscales ! La France, avec Jacques Chirac et surtout Nicolas Sarkosy, fut aussi dépensière en renonçant à prendre qu’en distribuant. Les bénéficiaires varient en nombre comme en fortune, mais l’injustice fiscale s’est accrue. Thomas Pikety, dans son livre pour une révolution fiscale (voir ce site), a calculé que le taux effectif d’imposition est en moyenne de 45 % pour les 50 % de Français qui gagnent moins de 2200 Euros de revenu brut mensuel, et qu’il s’élève à 50 % pour les 40 % suivants (entre 2300 et 5100 Euros). Il décline ensuite pour la tranche supérieure et n’est plus que de 35 % pour le 1/1000 de « très aisés » (p. 77). La défiscalisation des DOM-TOM ne profite-t-elle ainsi qu’à 10 000 veinards assez fortunés qui privent l’Etat de 800 millions d’Euros (p. 70). Supprimer les niches fiscales n’est pas seulement une exigence de justice, mais, tout autant, d’économie. Cette sous-imposition qu’impose l’ultralibéralisme fait remonter vers la sphère financière une partie trop importante de la plus-value laquelle alimente les bulles spéculatives au lieu d’entretenir la consommation. Avant de rêver à d’illusoires relances financées par le déficit, veillons à mieux orienter la richesse produite selon la logique de Henry Ford augmentant les salaires de ses ouvriers afin qu’ils achètent les voitures qu’ils produisent (p. 78).

Les faux-monnayeurs

Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac avaient le déficit honteux. Au contraire, les socialistes qui arrivent aux affaires en 1981 l’ont glorieux. Avec la droite, c’était le problème ; avec la gauche, c’est la solution. Un fort déséquilibre budgétaire va remettre la France en mouvement et relancer la croissance (p. 176). Pour en donner une présentation plus rassurante, les services de Bercy en 1982 ne calculeront plus le déficit en comparant les recettes et les dépenses du budget, mais en le référant au PIB. Grâce à ce tour de passe-passe, Laurent Fabius peut annoncer que le découvert sera inférieur  à 3 %. 3 %, cela rassure, cela s’oublie. La France s’installe dans la pathologie financière sous anesthésie (p. 177). Cela va devenir un régime de croisière. Déjouant les anticipations de leurs créateurs, Jacques Chirac a détourné les institutions européennes et l’Euro, qui devaient supprimer le déficit récurrent et qui, en définitive, l’ont conforté. Taux d’intérêt bas, pas de risque de dévaluation, les conditions du déficit public sans sanction étaient réunies. Tout naturellement Nicolas Sarkosy et Ségolène Royal ont repris l’antienne de la relance à crédit lors de la campagne électorale de 2007 (p. 184). La démagogie s’est financée à l’hyperkeynésianisme, précipitant la France dans le surendettement (p. 192) ; cette dérive a été possible parce que l’Etat a pu se financer par  la déréglementation bancaire et ses innovations risquées. Les banques ont financé la mauvaise dette publique et privée, celle qui sert à consommer, pas à investir. Instruits par la crise de 1923, les USA, par le fameux Glass-Steagall Act en 1933 mettent fin à la combinaison explosive d’une banque commerciale qui gère les dépôts des particuliers et octroie des crédits et d’une banque d’investissement qui se lance dans des opérations financières sur le marché (p. 206). L’idée était simple : on ne peut pas jouer l’argent des particuliers sur des marchés financiers trop risqués et souvent spéculatifs. En novembre 1999, le Glass-Steagall Act est enterré. La banque devient « universelle » et se joue des limitations. La réforme sera menée en France par Pierre Bérégovoy et Jean-Charles Naouri, inspecteur des finances, et poursuivie sous la cohabitation (p. 214).  On rentre dans la titrisation (p. 199), les mathématiques financières (p. 218), le trading à haute fréquence (p. 240) et les produits « toxiques » dont les subprimes américaines n’étaient qu’un des avatars. Les banquiers français ont acheté des subprimes américaines, d’autres en ont fabriqué sur mesure. Et ça n’est pas tout. Ils ont donné dans le « subprime souverain » en prêtant massivement aux « PIIGS » (Portugal, Italy, Irland, Greece and Spain). Lorsque le système a commencé à s’écrouler en 2007, le monde étant ravagé par la défiance envers les subprimes US, la finance a fort bien tiré son épingle du jeu. Toutes les banques centrales ont réagi à la récession mondiale provoquée par la crise financière en baissant le coût de l’argent qui circule dans l’économie. Les banques en ont largement profité. Empruntant à bon marché, elles ont pu accorder des prêts en se ménageant de très confortables marges. On voit l’embrouille : les banques spéculent et font sauter le système, elles sont sauvées par les gouvernements qui pour relancer la machine inondent l’économie d’argent bon marché (p. 246). Les banques sont devenues « too big to fail », trop grandes pour qu’on les laisse faire faillite, et leurs dirigeants sont « too big to jail », trop influents pour aller en prison ! Le système de la dette s’auto-entretient dans une fausse sortie de crise, la baisse des taux d’intérêts repoussant les échéances publiques, en permettant aux Etats de se financer plus par emprunt sans en augmenter le coût, comme à la dette privée en repoussant à plus tard les ajustements nécessaires sur le marché immobilier…

La France est en aussi mauvaise forme économique que financière

Le retour à l’équilibre budgétaire n’aurait aucun sens, et serait sans doute impossible, si notre appareil de production ne parvenait pas à redémarrer. On invoque deux raisons : le pétrole et la Chine ! Le pétrole pèse sur tout le monde et, si les échanges franco-chinois présentent certes un solde négatif de 20 milliards d’Euros chaque année, les échanges avec l’Union européenne, eux, nous coûtent 28 milliards d’Euros. Les 2/3 du commerce français se font en Europe et nos performances intracommunautaires sont proprement catastrophiques ! (p. 89). Alors pourquoi ? Au tournant du millénaire, l’Allemagne s’est mobilisée. Si l’on compare le pouvoir d’achat des ménages entre les deux pays sur une base 100 en 1990, les deux courbes s’entremêlent jusqu’en 2000. Au cours de la décennie suivante, c’est le grand écart. Les Allemands stagnent autour de 117 tandis que les Français s’envolent jusque 143. Nous avons fait s’inverser nos positions. Nos coûts salariaux qui étaient moins élevés sont devenus équivalents, nos prix ont suivi… Mais l’Allemagne a une forte tradition industrielle et une réputation de qualité. Cette Bérézina pourrait inciter les Français à modestement s’interroger. Mais non, c’est à qui, dans la classe dirigeante, dénigrera le modèle égoïste germanique qui devrait nous acheter plutôt qu’exporter ! En 2007, les dettes française et allemande sont du même ordre (64 % du PIB, l’Allemagne du fait de la réunification). L’Allemagne est aujourd’hui à 76 % et la France qui atteint déjà 84 % franchira la barre des 100 % à brève échéance (p. 103), sauf miraculeux programme présidentiel… L’Allemagne n’a ni renoncé à son industrie, ni à sa jeunesse. Le taux de chômage des jeunes Allemands est inférieur à celui de la population (5,5 % contre 7 %), tandis que celui des jeunes Français est deux fois plus élevé (24 % contre 9,7 %). Une différence largement due à l’apprentissage. C’est cela le défi allemand (p. 118).

Mobilisation générale

L’analyse est maintenant bien connue, même si on doit reconnaître à François de Closets d’en avoir été un précurseur. Mais où sont les solutions ? Celles-ci ne sont pas faciles, c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît une crise. Une crise avec une solution, n’est pas… une crise. François de Closets ouvre quelques pistes, qui suivent son analyse : dépenser mieux, prélever mieux, revenir sur le modèle de banque universelle, voter la taxe Tobin sur les transactions financières pour en ralentir le rythme, et qui, contrairement à ce que prétendent les financiers serait assez facile à prélever. Sous l’océan des montants traités existe un système hyper-centralisé et très bien organisé. La CLS bank, organisme dépendant de la BRI et surveillé par la FED, gère près de 80 % des flux de change mondiaux. Elle pourrait prélever une taxe de 0,01 % sur les transactions, ce qui pénaliserait les allers-retours sur le marché des changes (p. 265). Il faudrait revenir aussi à une cotation seulement quotidienne des titres boursiers (p. 268). Il faudrait surtout convaincre les Français que l’Etat ne fait jamais que redistribuer les richesses produites. Créer des prestations fixes à partir de ressources variables, c’est le premier piège de l’Etat providence, qui se charge de droits acquis. Les Français s’entretiennent dans l’illusion d’une créance sans fin sur l’Etat. La classe politique devrait annoncer cette rupture au lieu de « faire rêver les Français », autant dire dans l’illusion qu’ils connaîtront l’embellie sans subir l’orage. Un peuple averti en vaut deux et, au bout des épreuves, retrouve l’espoir (p. 305).

 

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