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La crise de trop de Frédéric LORDON

Le livre de Frédéric Lordon, directeur de recherches au CNRS, « La crise de trop ; reconstruction d’un monde failli » est un des nombreux livres sur la crise. Il est paru en mai 2009 aux Editions Fayard (19 €) et n’est si facile à lire. Il est sans doute un peu brouillon, plein d’anglicismes et pas toujours bien écrit, mais il est original et clairvoyant. Il mérite qu’on s’y arrête un instant.

Sa thèse fondamentale est que le capitalisme financiarisé s’est perverti. Il résumait ainsi sa pensée dans un entretien au Monde diplomatique en février 2010 : « La Bourse finance les entreprises ? Au point où on en est, ce sont plutôt les entreprises qui financent la Bourse ! Pour comprendre ce retournement inattendu, il faut ne pas perdre de vue que les flux financiers entre entreprises et « investisseurs » sont à double sens et que si les seconds souscrivent aux émissions des premières, ils ne manquent pas, symétriquement, de leur pomper régulièrement du dividende (en quantité croissante) et surtout du buy-back, « innovation » caractéristique du capitalisme actionnarial par laquelle les entreprises sont conduites à racheter leurs propres actions pour augmenter mécaniquement le profit par action et, par là, pousser le cours boursier (donc la plus-value des investisseurs) à la hausse. La cohérence dans l’incohérence du capital actionnarial atteint d’ailleurs des sommets car, imposant des normes de rentabilité financière exorbitantes, il force à abandonner bon nombre de projets industriels, incapables de « passer la barre », laissant les entreprises avec des ressources financières inemployées... aussitôt dénoncées comme « capital oisif », avec prière de le restituer instamment aux « propriétaires légitimes », les actionnaires — « puisqu’ils ne savent pas s’en servir, qu’ils nous le rendent ! ». Dorénavant, ce qui sort des entreprises vers les investisseurs l’emporte sur ce qui fait mouvement en sens inverse... et donnait son sens et sa légitimité à l’institution boursière. Les capitaux levés par les entreprises sont devenus inférieurs aux volumes de cash pompés par les actionnaires, et la contribution nette des marchés d’actions au financement de l’économie est devenue négative (quasi nulle en France, mais colossalement négative aux Etats-Unis, notre modèle à tous) » (également p. 172 du livre). Bref, le court terme l’a emporté et aujourd’hui, on désinvestit pour servir  des rentiers des rendements déconnectés du monde réel… Sa conclusion, en forme de provocation servait de titre à l’article : « Et si on fermait la bourse ? »

Son livre reprend les éléments connus de la crise, l’analyse de la succession des bulles financières et les dérives des produits dérivés ! Il cite le journaliste du Monde Pierre-Antoine Delhommais, dans un article du 27 septembre 2008 : « Et pourquoi ne pas créer un tribunal international pour juger les criminels des marchés, un Guantanamo des subprimes ; il faudra prévoir grand » (p. 68). Mais le livre va plus loin. Il dépasse la seule recherche des responsabilités et cherche comment on pourrait changer le système, voire changer de système.

Les inégalités explosent. Rien qu’en France, quand le revenu fiscal déclaré de 90 % de la population française a augmenté de 4,6 % entre 1998 et 2006, celui du 1 % supérieur a augmenté de 19,4 %, celui du 0,1 % de 32 % et celui du 0,01 % de 42,6 % ! (p. 94). On nous a seriné pendant des années que ces inégalités étaient nécessaires ; les riches investiraient et créeraient les emplois des pauvres. Tout cela ne fonctionne pas. On construit des châteaux de Versailles partout, on n’investit plus. Les traders sont la noblesse du régime. Ils fonctionnent selon le principe du Eat what you kill culture (p. 115).  Ce système ne peut plus survivre ; il faut défaire le capitalisme antisalarial. Et c’est là que cela devient passionnant. Fusent les propositions.

La première est de revenir au bon vieil impôt en promouvant un dispositif dit SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin). Ce dispositif fixe au capital actionnarial une rémunération maximale autorisée, écrêtée par un prélèvement fiscal intégral (p. 176 et 183). Il y a de quoi rendre fou d’épouvante un socialiste de gouvernement et pourtant, si on veut mettre fin aux abus, le discours de persuasion ne suffira pas. Il faut s’en prendre au TSR (Total Shareholder Return). Le TSR est cette rémunération actionnariale effective globale rapportée au capital-actions investi (p. 194). Il faut convaincre les actionnaires qu’une fois un certain seuil atteint, il est inutile de pressurer davantage l’entreprise pour obtenir d’elle plus encore et indéfiniment ! Tout l’excès, par le couperet fiscal, tombera dans la poche de l’Etat.

On objectera comme toujours de la fuite des entreprises et des délocalisations ; le risque existe. Est-il fatal ? Non. Une entreprise sous SLAM cesse d’être un investissement financier intéressant pour un acquéreur étranger. Le SLAM fait baisser les cours de bourse et rend de ce fait les OPA plus faciles, mais aussi moins intéressantes… Le risque n’est donc pas si fatal (p. 209). Pareil pour les délocalisations de l’outil lui-même. On peut penser que cela va les encourager. Mais le SLAM a le bon goût de libérer l’entreprise de ces contraintes antiéconomiques que lui impose le capital actionnarial. Du coup, elle en redevient plus compétitive. Là encore, le risque est raisonné (p. 212). Le livre se termine par des mots durs (trop durs ?) sur l’Union européenne qui aurait favorisé cette mondialisation. Mais si la mondialisation financière paraît nuisible à l’auteur, il s’en remet toutefois à la régionalisation, donc l’Europe à son niveau, pour fixer des règles entre les grands ensembles mondiaux... Le raisonnement mérite d’être approfondi. Mais avec ce livre, on tient un début de solution à cette crise qui ne disparaîtra pas d’elle-même.

On en tirera au moins deux enseignements immédiats et prosaïques :

  • Ceux qui croient encore aux niches fiscales, non seulement se trompent d’époque, mais leur activisme est nuisible à la société elle-même qu’ils prétendent défendre (on se reportera à l’analyse de la Commission pour la Libération de la Croissance Française, présidée par Jacques Attali commentée ici : http://larje.univ-nc.nc/index.php?option=com_content&view=article&id=220:la-commission-pour-la-liberation-de-la-croissance-francaise-est-de-retour&catid=19&Itemid=19).
  • La Nouvelle-Calédonie n’est pas étrangère à ce débat. Beaucoup d’élus tiennent pour acquis que les inégalités sont motrices et source de développement. Ce n’est plus le cas. L’acquisition de Porsche, de grandes maisons et de propriétés en Australie n’a aucun effet positif sur le développement du pays, sinon d’exaspérer le ressenti des inégalités.
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